Socialistes pour l'espéranto

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Le projet Cornet

mardi 3 octobre 2006, par espo

Extrait du Journal officiel de la République française. Annexe n° 791. (Session ordinaire - Séance du 28 février 1907.)

PROJET DE RÉSOLUTION tendant à inviter le Gouvernement à introduire la langue internationale « Esperanto » dans les programmes de l’enseignement public qui comportent l’enseignement des langues vivantes, présentée par MM. Lucien Cornet, Ferdinand Buisson, Ajam, Albert-Poulain, Aldy, Authier, Charles Beauquier, Bénazet, Bénèzech, Betoulle, Bonniard, Bouveri, Antide Boyer, J.-L. Breton, Emmanuel Brousse (Pyrénées-Orientales), Cachet, Cadenat, Camuzet, Vincent Cartier, Chauvière, Chion-Ducollet, Coache, Jean Codet, Paul Constans, Coulondre, Jules Coutant, Charles Deloncle (Seine), Delory, Delpierre, Demellier, Desplas, Dron, Dubois, Dussaussoy, Emile Merle, Farjon, François Fournier, Ghesquière, Girod (Doubs), Justin Godard, de Grandmaison, Jean Grillon, Lassalle, Abel Lefèvre, Marietton, Louis Martin, Paul Meunier, Nicolas Léandre, Joseph Ory, Pastre, Pujade, Ravier, Joseph Reinach, Roblin, Sabaterie, Sandrique, Santelli, Henri Schmidt, Charles Schneider (Haut-Rhin), Steeg, Robert Surcouf, Tenting, Thrivier, Tourgnol, Octave-Vigne, députés, - (Renvoyé à la commission de l’enseignement et des beaux-arts.)

EXPOSÉ DES MOTIFS

Messieurs, le développement chaque jour croissant des relations internationales aidé par les inventions multipliées de la science et de l’industrie modernes : navigation à vapeur, chemins de fer, télégraphes, téléphones, etc., rencontre dans la diversité des langues un obstacle d’autant plus gênant que si l’on a beaucoup fait pour rapprocher les hommes, on n’a encore presque rien fait pour rapprocher les intelligences. Tous ceux qui ont assisté à des congrès internationaux, - et on sait combien l’usage de ces congrès tend à se généraliser, - se sont rendu compte de l’extrême difficulté qu’éprouvent à s’entendre des gens de nationalités différentes, faute d’un idiome commun.

On a jusqu’ici essayé de résoudre le problème par l’étude d’une ou plusieurs langues étrangères. Mais savoir l’anglais permet de correspondre seulement avec les Anglais ; l’allemand avec les Allemands, etc. ; il faudrait donc connaître toutes les langues pour être sûr de pouvoir se faire comprendre partout. Même l’acquisition pratique d’une seule langue étrangère demande beaucoup plus de temps et d’argent que la majorité des hommes ne peut lui en consacrer.

La vraie solution pratique serait, ce semble, l’adoption d’une langue commune qui, se superposant aux différentes langues particulières, fournirait aux hommes un moyen facile de communiquer entre eux par l’écriture et par la parole, d’une langue internationale, non rivale et ennemie, mais auxiliaire et en quelque sorte suppléante des langues nationales. Le latin, au moyen âge, le français, aux dix-septième et dix-huitième siècles, ont à peu près joué ce rôle, mais dans des cercles restraints : le premier a été dans toute l’Europe la langue des clercs, le second celle des cours et de la diplomatie.

Quelques-uns rêvent de restituer ce rôle au latin. Sans doute, en raison de son importance historique et de la richesse de sa littérature, le latin mérite au plus haut point notre respect et notre admiration ; mais on croira malaisément qu’il soit appelé à redevenir le truchement commun des peuples divers. D’abord, il représente une civilisation, des conditions sociales, un état d’esprit trop différents des nôtres : il est mort, en un mot, et on ne ressuscite pas les morts. Puis, il est beaucoup trop difficile. Dans nos lycées et collèges, on l’étudie pendant six ans au moins et, au bout de ces six ans, on est bien loin de le posséder entièrement. A la fin de la rhétorique, combien d’étudiants sont capables de traduire à livre ouvert un passage, même facile, de Cicéron ou de Tacite ? Très peu assurément. Combien seraient capables d‘écrire, aujourd’hui, autrement qu’en « latin de cuisine », une lettre d’affaires ? Pas un.

D’autres ont pensé qu’on pourrait donner ce rôle de langues auxiliaires à un des grands idiomes nationaux, français, anglais ou allemand.

Mais ces langues sont aussi trop difficiles. Qu’on songe au temps que nos enfants passent sur les bancs des collèges pour arriver à acquérir une pratique à peine suffisante de l’allemand ou de l’anglais ! Comment d’ailleurs mettre à la portée de tout le monde une étude aussi longue et aussi coûteuse ?

D’autre part, chacune de ces langues reflète trop manifestement la tournure d’esprit particulière à chaque peuple pour servir à l’humanité tout entière ; elle convient trop bien à chacun pour convenir à tous.

Enfin, il faudrait en choisir une. Serait-ce l’anglais, l’allemand, le français, le russe ? comment s’entendre à ce sujet entre peuples rivaux ? Qui ne voit, en effet, que le peuple dont la langue serait choisie aurait par ce seul fait une supériorité immense sur les autres, que ce serait pour lui - parce qu’il est une puissance politique ­- un acheminement à la domination universelle. Non, aucune nation ne consentira jamais à reconnaître à une rivale un pareil privilège.

Il n’y a donc de possible qu’une langue neutre, c’est-à-dire conventionnelle, spécialement créée pour cet usage.

Or, cette langue existe : elle est déjà employée par un nombre considérable de personnes appartenant à toutes les nations du monde : c’est la langue combinée en 1886 par le docteur Zamenhof, de Varsovie, lequel signait ses premiers ouvrages du pseudonyme docteur Esperanto, d’où elle a tiré son nom.

A l’heure présente, il est impossible de dire exactement quel est le nombre des espérantistes : on l’évalue à plus de 100,000 et il augmente tous les jours.

En France, on compte plus de 60 groupes, dont les membres appartiennent à toutes les classes de la société. Les plus importants de ces groupes sont à Paris, Lyon, Lille, Dijon, Grenoble, Amiens, Auxerre, Sens, Boulogne-sur-Mer, Chartres, Nancy, Tours, Reims, Charleville, etc., etc. Presque tous organisent chaque année un ou plusieurs cours, suivis par de nombreux auditeurs. L’enseignement public y est représenté par plus d’un millier d’instituteurs et de professeurs de collèges, de lycées, de facultés, etc. il existe une société française pour la propagation de l’esperanto, dont l’organe est le journal l’Espérantiste, mi-partie français et esperanto.

En Angleterre, où l’esperanto était presque inconnu il y a trois ans, on compte déjà plus de quarante groupes, constitués d’ailleurs comme les groupes français. L’organe de ces troupes est The British Esperantist.

Tout récemment la « Board of Education », qui équivaut à notre ministère de l’instruction publique, a autorisé officiellement, à titre d’essai, l’enseignement de l’esperanto dans la ville de Keighley, où a été fondé le premier groupe espérantiste anglais.

En Allemagne, où la propagande ne fait que commencer, on compte plus de 20 groupes ayant aussi leur organe : Germana Esperantisto.

Eu Russie, où les lois ne permettent guère les associations, on ne compte que 8 groupes ; mais le nombre des adhérents est considérable. A en juger par l’Annuaire universel Espérantiste, il égale celui des adhérents français.

L’esperanto se répand également hors de l’Europe, dans les possessions anglaises, au Canada, au Mexique, au Pérou, au Japon, aux Etats-Unis, etc., etc.

Un grand congrès universel d’esperanto s’est tenu en 1905 à Boulogne-sur-Mer. Plus de douze cents congressistes y sont venus de plus de vingt pays différents. Pendant près de huit jours, ils ont assisté non seulement aux séances du congrès, mais à des représentations, des concerts, des banquets, etc. L’esperanto a été la seule langue employée. Cette épreuve a été décisive ; elle a montré aux plus sceptiques la possibilité de s’entendre entre hommes de différentes nationalités au moyen d’une langue commune auxiliaire. A la suite de ce congrès le docteur Zamenhof a été fait chevalier de la légion d’honneur par le gouvernement de la République française.

En 1906, s’est tenu à Genève un congrès qui a confirmé d’une façon éclatante l’expérience de Boulogne-sur-Mer.

Ce succès grandissant de l’esperanto s’explique par sa facilité extraordinaire. Il ne comprend en effet qu’un nombre relativement restreint de radicaux fixes (environ 3,000), mais qui, modifiés presque à l’infini par l’addition de préfixes et de suffixes bien choisis, suffisent à rendre toutes les nuances de la pensée, même les plus délicates. Ces radicaux et suffixes sont empruntés aux langues vivantes les plus répandues, en particulier au fonds latin et germanique, d’après le principe de la plus grande internationalité possible ; les racines sont comme élues au suffrage universel, de sorte que chaque peuple reconnaît dans l’espéranto un peu de son bien et que pour chacun elle est, entre les langues étrangères, celle qui est la plus rapprochée de la sienne. Quant aux mots qui n’ont pas de patrie parce qu’ils appartiennent à tous les pays, comme par exemple les mots techniques dérivés du grec, l’esperanto se les est appropriés sans y changer autre chose que l’orthographe et la terminaison.

La grammaire n’a pour bases, moins l’usage et la tradition, choses essentiellement variables, que la raison et la logique qui sont de tous les temps et tout les climats. Elle est si rationnelle et si simple, qu’une demi-heure suffit pour en apprendre les règles essentielles.

Cette constitution vraiment géniale de l’espéranto en fait non seulement un merveilleux outil de communication internationale, mais encore un des plus puissants moyens de culture intellectuelle mis à la disposition des éducateurs. On a dit, non sans raison, que l’espéranto serait le latin de la démocratie, en ce sens qu’il pourrait rendre pour la formation de l’intelligence populaire des services analogues à ceux que l’enseignement secondaire a jusqu’ici demandés au latin. Sa prodigieuse souplesse, lui permettra aussi, par des traductions, de tous les grands chefs-d’œuvre nationaux (on a déjà traduit en espéranto Hamlet, une partie de l’Illiade, et de l’Enéide, des romans russes et polonais, etc.) et de constituer une bibliothèque internationale, grâce à laquelle toutes les grandes littératures seront mises immédiatement à la portée des lecteurs du monde entier.

En un autre sens aussi, l’espéranto sera le latin de la démocratie ; il rendra à celle-ci internationalement les services que le latin a rendus au moyen âge à la société religieuse. Déjà certains groupements ouvriers l’ont remarqué et, dans leur congrès, ils ont décidé de recommander l’étude de l’espéranto à tous les secrétariats des syndicats nationaux en vue des relations internationales. - Décisions du congrès des travailleurs de la céramique (juillet 1906) ; du congrès des chapeliers (septembre 1906) ; du congrès d’Amiens (octobre 1906).

Quant aux conséquences que l’espéranto peut avoir pour le rapprochement des peuples et les progrès de la solidarité humaine, il est à peine possible de les exagérer. Travailler à son triomphe, c’est travailler de la façon la plus pratique et la plus efficace à l’avènement de la paix et de la fraternité universelles.

Jusqu’ici, c’est par la seule propagande privée que l’espéranto s’est développé. Nulle part, en effet, les sociétés ou groupes n’ont reçu l’estampille officielle. Si, malgré cette indifférence des gouvernements, l’idée d’une langue internationale a rencontré, dans toutes les classes de la société et jusque dans le sein des académies et universités, tant de milliers d’adeptes aussi convaincus que désintéressés, quels progrès ne fera-t-elle pas quand les pouvoirs publics daigneront s’y intéresser ? La France ne ferait que se conformer à sa mission naturelle, qui est d’être toujours à l’avant-garde de progrès en prenant l’initiative de l’enseignement officiel de l’espéranto.

C’est pourquoi, nous avons l’honneur de déposer le projet de résolution suivant :

PROJET DE RESOLUTION

Article unique. - L’étude de la langue internationale espéranto sera comprise dans les programmes de l’enseignement public qui comportent l’enseignement des langues vivantes.

Cette étude sera facultative et les élèves qui présentent aux différents concours : l’anglais, l’allemand, l’italien, l’espagnol ou l’arabe pourront rajouter à ces langues la langue espéranto.

Ils jouiront des avantages accordés aux candidats qui demandent à être interrogés sur une langue supplémentaire.

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